Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 12:00
- Par gp

Depuis quelques semaines, la mèche sociale crépite. "La situation est révolutionnaire" s'est même cru autorisé à dire "l'opposant" Dominique de Villepin. De sérieux coups de sang, en tout cas, oui. Depuis septembre, on dénombre plus de soixante-dix plans sociaux, et beaucoup résultent de la crise qui frappe le monde avec une violence inouïe en mettant, en France, chaque mois, de 60 000 à 80 000 personnes sur le carreau. Et une petite dizaine ont donné lieu à des débordements inacceptables, du saccage de la sous-préfecture de Compiègne aux séquestrations de cadres : le PDG de Sony à Pontons-sur-l'Adour et de 3M Santé à Pithiviers en mars ; Caterpillar à Grenoble, Scapa à Bellegarde ou encore Molex à Villemur-sur-Tarn en avril où le co-gérant et la DRH ont été séquestrés pendant près de trente heures.

"On commence par des séquestrations et puis...on tire sur George Besse, c'était il n'y a pas si longtemps" : ce jour-là, interviewé sur RTL, Geoffroy Roux de Bézieux, le patron de l'Unedic, d'un naturel plutôt modéré, s'est laissé aller à cette extrapolation osée et excessive en référence à l'ancien patron de Renault assassiné en 1986. Preuve que le climat social se tend et que les foyers de contestation se multplient. Pour autant, la thèse du complot ne tient pas : certes, l'extrême-gauche souffle sur les braises et Besancenot, véritable exploiteur de la crise, tout à sa campagne européenne et son ambition personnelle, rêve du Grand soir. Certes, la gauche radicale infiltre, depuis longtemps, des syndicats sous-représentatifs et met de l'huile sur le feu : le leader CGT des Continental vient de Lutte Ouvrière par exemple. Mais l'unité syndicale constitue un réel atout contre les débordements et le facteur de Neuilly a déjà perdu beaucoup de plumes électorales dans son absurde soutien aux violences de Strasbourg durant le sommet de l'OTAN : tous les baromètres des instituts de sondages montrent une baisse de 5 à 10 points de sa popularité en avril, surtout auprès des sympathisants du Parti socialiste.

Quelles réponses à la crise ? Tenir bon. La mobilisation du 1er mai a faibli (500 000 manifestants contre 2 millions le 19 mars dernier), et le Gouvernement maintient le cap aux côtés de Nicolas Sarkozy qui multiplie les annonces concrètes comme le dernier plan en faveur des jeunes : 320 000 nouveaux apprentis en 2010 (primes à l'embauche et exonération de charges pour les PME) ; 170 000 nouveaux contrats de professionnalisation ; 50 000 recrutements de jeunes stagiaires en CDI ; 50 000 nouveaux contrats initiative emploi,...

Malmené dans les sondages deux ans après son élection, "l'hyperprésident" français Nicolas Sarkozy a adopté une posture de "président-protecteur" face à la crise, tout en continuant de susciter parfois l'irritation. "Comme il est très volontaire et très actif dans une période de grande crise qui inquiète les gens, il incarne une figure du capitaine dans son bateau qui tient le cap et qui est solide", analyse Gaël Sliman, directeur de l'institut de sondage BVA. "En continuant de se mettre en scène dans une posture de "président-protecteur", il se donne des billes lorsqu'il y aura un rebond économique avant la prochaine présidentielle" de 2012, dit-il. Elu le 6 mai 2007, le président français se trouve dans la situation paradoxale d'être impopulaire, mais de n'avoir pas à ce jour de rival crédible en vue d'une nouvelle candidature en 2012. Selon une enquête parue le 4 mai,  63% jugent le bilan de ses deux premières années de mandat "plutôt négatif". Mais les sondages montrent également que, si une élection présidentielle se tenait aujourd'hui, il serait très nettement favori. Et la droite continue de le plébisciter : près de 90% des sympathisants UMP le soutiennent sans complexe.

De manière évidente, les Français lui seront reconnaissants d'avoir tenu le cap. La seule réponse à la crise, c'est davantage de protection et de justice. La protection, ce sont les mesures prises depuis trois mois qui concernent au total près de 10 millions de Français. La justice, c'est la condamnation des salariés casseurs et la fin, pour les patrons voyous, des retraites chapeaux, des parachutes dorés, des stock-options et des bonus, pour une poignée de dirigeants dont l'attitude écoeure les 3 millions d'entrepreneurs qui travaillent dur.

Sans oublier, sans naïveté et fausse illusion, que la France résiste, semble t-il, mieux que beaucoup d'autres pays et bénéficie, comme le souligne si justement Jacques Marseille, d'atouts incontestables pour revenir, plus forte, après la crise :
- des enfants par milliers (« Il n'est de richesse que d'hommes. » Cette maxime, formulée il y a plus de quatre siècles par le philosophe et magistrat français Jean Bodin, n'a jamais été autant d'actualité. Avec un taux de fécondité qui dépasse désormais deux enfants par femme et des naissances qui se sont élevées en 2008 à 834 000, la France compte dorénavant un peu plus de 64 millions d'habitants, le chiffre que l'on prévoyait pour elle en 2015. Une véritable conquête pacifique de l'hégémonie qui devrait renforcer notre influence, sécuriser l'industrie du bâtiment, qui devra construire plus de 500 000 logements par an pendant quinze ans, rendre moins fragile le système de retraites par répartition, alimenter le vivier des créateurs d'entreprises, dont l'âge moyen est de 35 à 44 ans, et assurer la croissance du marché intérieur qui, en dépit de la mondialisation, reste le principal moteur de la croissance. Ainsi, avec 368 milliards d'euros, le chiffre d'affaires du commerce de détail en France devance celui de l'Allemagne (pourtant plus peuplée), qui n'est que de 348 milliards d'euros).
- l'indépendance énergétique (La France possède quatre grands groupes parmi les leaders mondiaux dans le domaine de l'énergie : Total, Areva, EDF et GDF-Suez. Grâce à son parc de réacteurs, elle atteint un taux d'indépendance énergétique supérieur à 50 %, inférieur, certes, à celui des Etats-Unis (71,3 %), mais supérieur à celui de l'Allemagne (39,2 %), de l'Espagne (21,7 %), du Japon (19,2 %) ou de l'Italie (14,9 %).
- un réseau de transports moderne (Sur le plan ferroviaire, le trafic à grande vitesse représente à lui seul la moitié du trafic européen et fait de l'industrie ferroviaire française un leader mondial, avec Alstom, qui devance Bombardier et Siemens. Autant de performances liées à l'excellence des entreprises de travaux publics françaises, qui occupent les trois premières places mondiales avec Bouygues, Vinci et Eiffage. Une vocation largement ignorée de l'opinion publique qui s'inscrit dans une tradition historique et qui, du pont de Normandie au viaduc de Millau, du tunnel sous la Manche aux chantiers titanesques de l'Amérique du Sud, de l'université de Riyad à l'oléoduc de la cordillère des Andes, assure la réputation de l'ingénierie française. Une tradition qui devrait assurer à la France une place de premier ordre dans les grands chantiers du XXIe siècle que seront la rénovation des villes et la mise au point de technologies compatibles avec le développement durable).

- le pain et le vin (Curieusement absentes de la plupart des rapports sur la mondialisation et, bien évidemment, des plans de relance du gouvernement, l'agriculture et l'industrie agroalimentaire françaises sont pourtant les plus performantes au monde. Alors que la Terre va sur ses 9 milliards d'habitants à l'horizon 2050 et que la demande de nourriture va croître, la situation climatique et pédologique exceptionnelle du territoire français, en particulier celle du Bassin parisien, une des plus grandes plaines à blé au monde, une capacité remarquable pour la production de viandes, de lait et de fromages, de fruits et de légumes, et surtout de vin, font de la France la deuxième ou troisième puissance agricole mondiale. En 2008, le solde commercial a été positif de 9 milliards d'euros, alors que le solde commercial de l'industrie automobile a été déficitaire de 3,4 milliards d'euros. A elles seules, les exportations de vin, qui représentaient plus de 30 % des exportations mondiales il y a quinze ans, contre 17 % aujourd'hui, assurent toutefois, chaque année, l'équivalent des ventes de 147 Airbus A320 ou de 273 TGV. Autant dire qu'elles mériteraient plus d'attention et de soutien... Considérée par la plupart des experts comme une activité du passé, l'agriculture est en fait un secteur de haute technologie animée de plus en plus par de jeunes managers agricoles que complète une petite agriculture à vocation écologique et territoriale).
- la culture, arme anticrise (Lieux de réflexion ou d'évasion, les espaces de culture ou de loisirs ne connaissent pas la crise. Selon un sondage réalisé entre le 13 et le 22 octobre 2008, 42 % des Français veulent consommer davantage de biens culturels alors qu'ils dépensent déjà en moyenne 1 025 euros par an en sorties culturelles. Une bonne nouvelle pour une branche d'activité qui réalise plus de 40 milliards d'euros de chiffre d'affaires et emploie plus de 470 000 personnes, soit un nombre équivalant à celui du commerce de l'automobile. Autant dire que si la « marque » France était mieux valorisée, en particulier dans le domaine des industries culturelles, elle gagnerait les points de croissance qui lui ont tant fait défaut ces vingt dernières années. Louvre, Sorbonne, Mont-Saint-Michel, autant de « marques » connues du monde entier et qui représentent des potentiels de revenus insoupçonnables. Comment expliquer autrement le fait que c'est aujourd'hui la France qui enregistre l'une des plus fortes augmentations proportionnelles d'étudiants étrangers en Europe, en particulier chinois, dont le nombre a été multiplié par neuf dans les quatre dernières années ? Pour prendre la mesure de la valeur d'une « marque pays », il suffit de voir comment Barack Obama a su capter la force de la « marque USA » pour redonner espoir à tous ceux qui s'interrogeaient sur l'inéluctable déclin de l'empire américain).
- Destination France (C'est aussi l'attractivité de cette « chère vieille France » qui explique le fait que notre pays détient la première place mondiale dans l'industrie du tourisme avec près de 82 millions d'arrivées de touristes internationaux, en croissance de 4 % par an depuis 2005. Le premier employeur de France, c'est le tourisme, qui assure un excédent de la balance des services de plus de 10 milliards d'euros, emploie près de 2 millions de salariés et pourrait créer entre 300 000 et 600 000 emplois supplémentaires. Dans les vingt prochaines années, on estime à 1 million le nombre de Chinois qui se rendront en France, des touristes qui sont parmi les plus dépensiers au monde. Paris est aujourd'hui la première place mondiale pour l'organisation des foires, congrès et Salons internationaux (294 en 2006 avec plus de 50 000 emplois).
- l'edredon social (Enfin, les Français peuvent s'appuyer plus que d'autres sur l'édredon protecteur d'un Etat qui emploie directement ou indirectement plus de 5 millions de fonctionnaires, dont le nombre, trop élevé en période où il faut lâcher les chevaux de la croissance, est un amortisseur de premier ordre quand il faut réduire la voilure. Avec 31,1 % de dépenses totales de protection sociale en pourcentage du PIB, la France est de loin le pays du monde qui protège le mieux ses citoyens. Devant la Suède (30,7 %), la Belgique (30,1 %), les Pays-Bas (29,3 %), le Danemark (29,1 %), l'Allemagne (28,7 %), l'Autriche (28,5 %), l'Italie (26,9 %) et le Royaume-Uni (26,6 %). Pour donner la mesure concrète du poids de ces pourcentages, il suffit de rappeler que 4,5 % de PIB en plus par rapport au Royaume-Uni, cela représente très concrètement 85 milliards d'euros, soit plus de trois fois les sommes consacrées au plan de relance. A elles seules, les pensions de retraite, qui ne sont pas soumises aux caprices des marchés boursiers, représentent plus de 23 % du revenu des ménages déclaré à l'impôt. Pour certaines régions, comme la Creuse, les Pyrénées-Atlantiques, la Nièvre, le Lot et le Var, elles représentent même plus du tiers des revenus du territoire, ce qui les abrite totalement des effets de la mondialisation et amortit considérablement le choc, minime, des délocalisations. Des sommes qui devraient être rappelées à l'occasion de chaque mouvement social pour montrer qu'il n'est nul besoin de relancer la consommation en France tant l'Etat-providence y pourvoit déjà largement plus qu'ailleurs).

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